Aveyron - France

L’actualité Saint-Cômoise

Inauguration du square

Ce 10 novembre 2018, à l'occasion du centenaire de l'Armistice de la Guerre de 1914-1918, la commune de Saint-Côme a voulu particulièrement honorer son compatriote, le Général Edouard de Castelnau. C'est ainsi qu'après avoir déposé une gerbe devant le Mémorial de cette famille, la préfète du département, Catherine Sarlandie de la Robertie a solennellement dévoilée avec Michel de Castelnau, arrière petit-fils du général une plaque au nom de son aïeul  : " Square du Général Edouard de Curières de Castelnau. A cette occasion, il revenait à l'ancien ministre Jacques Godfrain de prononcer son hagiographie qui a mis l'accent sur les activités militaires et politiques du général. La sonnerie "Au drapeau" fut parfaitement exécutée par les musiciens locaux.

Le discours de l'ancien ministre est reproduit ci-après:

 

DISCOURS de JACQUES GODFRAIN

Castelnau, l'aveyronnais toulousain

Il n’a fallu que 40 jours entre la signature de l’armistice du 11 novembre et la rédaction d’une résolution de l’Académie des Jeux Floraux de Toulouse concernant le Général de Castelnau. Lui, commandant en chef des armées de l’Est, est élu mainteneur des Jeux Floraux. Les liens du Général de Castelnau avec la grande région toulousaine jusqu’au Rouergue, puisque natif de Saint Affrique, avec une souche familiale à Sainte Eulalie d’Olt, justifient qu’il relevait naturellement des Jeux Floraux sis à l’Hôtel d’Assézat à Toulouse. Elève du collège Saint Gabriel à Saint Affrique il ne connaissait pas Paris où il embrassa la carrière militaire. En 1878, son mariage avec Marie Barthe le rapprocha de la ville rose. Elle avait un peu de bien. Murasson près de Belmont sur Rance, mais surtout un bel héritage domanial à Montastruc la Conseillère. Ce mariage doit être rappelé dans son contexte de l’époque. Les officiers ne percevaient pas de solde d’un montant très élevé et l’honneur de servir le drapeau français justifiait que la rémunération mensuelle soit faible. Pour dorer le blason de ces jeunes officiers, les mariages étaient soumis à l’approbation de la hiérarchie et tenaient compte parfois de cet état de fait. La souche de l’épouse était entièrement de la région toulousaine, ce qui conduisit le futur général à s’y installer logiquement avec son affectation au grade de capitaine au 59ème régiment d’infanterie. Cela lui permit de s’occuper du domaine de 200 hectares aux portes de Toulouse. Il connut ainsi l’Académie des Jeux Floraux. Des proches, particulièrement de souche aveyronnaise, comme le comte de Sambucy ou le colonel du Bourg de Luzençon l’accueillirent au sein de cette compagnie. Mais cette activité toulousaine ne l’éloignât pas de notre Aveyron, puisqu’il fut membre de la société des lettres de notre département.

Castelnau, le politique visionnaire

Nous expliquerons plus loin pourquoi de Castelnau voulut entrer dans l’arène politique. Ainsi, après la fin de la guerre, arriva l’élection législative qui donna à la France la Chambre bleu horizon. Il y présida la commission de la défense. De Castelnau avait analysé pendant les combats et les batailles l’arrière-plan d’un pays en guerre, l’Allemagne, sur le plan politique. Il savait que rien ne peut se décider en démocratie sans l’accord de la population et de ses représentants. Les jeux du parlement obligent les chefs de guerre à tenir compte des décisions des groupes politiques et des personnalités élues. Mais il ne se satisfait pas seulement de sa bonne connaissance de l’échiquier politique français. Il sait qu’une des raisons de l’échec allemand ne réside pas seulement dans la relative supériorité de l’armée française. De Gaulle décrira plus tard l’état moral de l’Allemagne en 1918. De Castelnau ne l’ignore pas non plus. « Comme toujours », écrit l’Homme du 18 juin, « dans les moments de trouble et d’angoisse, la folie du plaisir se déchaînait. Les cinémas, les concerts, les théâtres refusaient du monde. Il s’en ouvrait presque partout des nouveaux. Tous les cafés avaient leur orchestre qui jouait depuis le matin. L’Allemagne étalait le vice au grand jour. Les maladies vénériennes se multipliaient soudain à l’infini. »Des œuvres comme « Novembre 1918, une révolution allemande », l’admirable tétralogie d’Alfred Döblin, non plus qu’ « Adieu à Berlin » de Christopher Isherwood, ne sont encore écrites, mais il est dans ces quelques lignes le coup d’œil qui en dit long, comme dans les correspondances d’Alexandre Vialatte qui visite l’Allemagne à cette époque et qui avait tout compris. Des tréfonds de l’Allemagne Wilhelmienne du « Ruban blanc » de Michaël Haneke jusqu’à l’effervescence culturelle et vitale du « Cabaret » de Bob Fosse, sourdent ces ondes vertigineuses, envoutantes et maléfiques qui mèneront à la catastrophe. De Castelnau connaît la vision allemande du déroulement et du dénouement de la Grande Guerre. Cela lui permet de constater la courte vue des politiques d’outre Rhin ou prétendues élites. Cela explique pourquoi il comprendra et approuvera la vision de guerre de mobilité proposée par le colonel puis général de Gaulle. Pour de Castelnau, l’Allemagne a perdu la guerre car sous l’apparence de l’impérieux Wilhelmien, il sait que l’ennemi est profondément divisé, ce qui ne lui a pas permis de concentrer ses forces spirituelles et matérielles et fait perdre le sens commun. C’est ce qui le conduira une fois élu à chercher l’unité de la nation lors des décisions fondamentales. Lui, l’homme du parti catholique, n’hésitera pas à tendre la main à Blum le socialiste. De Castelnau utilise ses connaissances sur l’état de l’Allemagne en guerre pour conduire sa vie politique et éviter le piège de la division. En Allemagne, tout comme avec la désobéissance de Von Kluck, pendant la bataille de la Marne, qui dérègle le bel ordonnancement du plan Schlieffen, conçu en 1898, révisé en 1905, qui consistait à battre l’armée française en 27 jours, en la piégeant dans une nasse par un mouvement rapide des armées du Nord, sans hésiter à violer la neutralité belge, ce que les stratèges français ne voulaient pas imaginer. Après l’échec sanglant de la bataille des frontières, l’armée française se replie en bon ordre et, grâce à une force morale prodigieuse, gagne la bataille de la Marne. Mais cette victoire ne fut possible que pare que les 4 et 5 septembre 1914, Von Kluck, chef de l’armée allemande déployée face à la Belgique, refit la campagne de 1866 contre l’Autriche ou de 1870 contre la France. Or l’art de la guerre se décline au présent, jamais au passé. Von Kluck n’obéit pas à Von Molkte qui, lui, connaît les mouvements des troupes françaises sur un réseau de chemin de fer salvateur. Il refuse de couvrir le flanc du dispositif allemand et poursuit son offensive. Le 5 septembre, Maunoury, commandant de la 6ème armée, peut se porter en avant. « Ce qui avait réussi contre un Bazaine sur Joffre le rendit fatal ». Idem, de Castelnau s’intéresse à la déclaration de guerre sous-marine renforcée en février 1917. Il étudie par le menu les jeux d’influences de l’amiral Von Tirpitz, partisan d’une guerre totalement nouvelle, qu’il parvient à imposer à Guillaume II, contre l’avis du chancelier avec l’appui d’Hindenburg et de Ludendorff, ainsi qu’une grande partie du Parlement.« Qu’on fut resté dans la logique des principes t que l’on eut laissé le gouvernement de l’Empire conduire la guerre comme il le voulait, qu’on s’abstint de faire à partir de 1917 la guerre sous-marine renforcée, et l’Allemagne était tirée d’affaire. »L’incompréhensible c’est encore l’absence de coordination des états-majors allemands et austro-hongrois. La question des causes immédiates du déclenchement de la Grande Guerre restera encore longtemps débattue, mais on sait que le cœur de la machine infernale de juillet 1914 se situe dans un triangle Vienne Belgrade Saint-Pétersbourg. Et que Berlin n’a rien fait pour retenir son allié qui connut rapidement de sérieux revers sur le front oriental face aux Russes en Galicie pendant qu’Hindenburg se couvrait de gloire à Tannenberg. De Castelnau a observé que les incompatibilités d’humeur entre les deux chers d’état-major reflétaient en réalité la différence de trajectoire entre une Prusse impérialiste et un vieil empire multinational dont le souverain n’avait plus que deux ans à vivre, interdisant toute action coordonnée. Au milieu du conflit, à peine l’organisation logique avait-elle commencé de fonctionner et qu’elle était réduite à néant par le jeune Empereur d’Autriche défaillante, inaugurant une politique et une stratégie de renoncement à la victoire. De Castelnau étudie la chute du chancelier Von Bethmann-Hollweg en juillet 1917, dont le chemin de croix commence dès l’automne 1916 dès qu’il s’oppose à la guerre sous-marine à outrance. De Castelnau a su dès les débuts de sa vie d’élu l’histoire oubliée du 2ème Reich. Une confédération de 25 états, dominée par la Prusse, dont le Premier ministre est aussi chancelier d’Empire. Il sait qu’un tiers des recettes fiscales échappe à une chambre basse élue du suffrage universel. Les assemblées d’états élues par classe, au suffrage censitaire, bastion conservateur, conservent des pouvoirs importants. C’est une monarchie parlementaire incomplète car le chancelier n’est responsable que devant l’empereur, qui, pour autant, ne dispose pas d’un droit de véto sur les lois adoptées. De Castelnau constate qu’il s’agit d’un empire conservateur dans lequel pourtant le premier parti représenté au Reichstag est le parti social-démocrate avec 35% des voix, 10 sièges sur 397 et qui rassemble 1,7 million d’adhérents dans 5000 sections locales. Mais cette puissance est inopérante : le parti a voté des crédits de guerre et ne parvient pas à contrer la suprématie du pouvoir militaire sur le pouvoir civil, obtenu par une guérilla permanente finalement victorieuse. Il y a un jeu parlementaire et des engrenages qui mènent à la défaite. La déroute du peuple allemand qui est le cœur de réflexion pour l’expliquer. L’année 1918 en Allemagne est sans pareille. Elle commence par le vertige de la victoire annoncée car les défections russe et roumaine laissent à l’Allemagne les mains libres sur le front ouest. Guillaume II, l’état-major général et le gouvernement soudain réconciliés, après les fortes dissuasions de l’armée présente, ne sont pas les seuls à pavoiser. Au Reichstag, la gauche progressiste et radicale, toute honteuse de son défaitisme récent, tentait de se disculper par des protestations de patriotisme et de haine de l’ennemi. L’opinion est excitée par une presse qui accrédite la vraisemblance de buts de guerre démesurée, désormais à portée, comme l’annonce Hindenburg aux correspondants de guerre en février 1918 : « je vous promets une victoire rapide et incomplète ». Tout l’empire allemand pousse ses armées à l’attaque. Pendant quatre mois de furieuse offensive, la plus grande partie du peuple allemand se laisse porter par l’enthousiasme jusqu’au Chemin des Dames, enfoncé jusqu’à la Marne. Le doute commence à s’insinuer, la victoire n’est pas exploitée, les Français tiennent, l’allié bulgare flanche, l’Autriche, profondément divisée, échoue sur la Piave face aux Italiens qui se redressent. En juin 18, le ministre des Affaires étrangères Kuhlmann démissionne après un discours retentissant, en concluant que le conflit n’aura pas de solution militaire. Le 2 juillet, pour la première fois, les socialistes ne votent pas les crédits militaires. Le 15 juillet, l’offensive de Champagne échoue complètement. En Allemagne on est déjà résigné d’avance à l’échec. En juillet 18, une sorte de stupeur morale saisit à la fois un souverain autoritaire et orgueilleux, un gouvernement jusque-là tenace, un monde politique docile, un commandement militaire confiant et résolu, une troupe obéissante et courageuse. Cette stupeur annihila d’un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand et grossit d’un coup ses défauts. L’esprit public vacille, les autorités civiles et militaires font des déclarations désordonnées et contradictoires. Le rappariement des blessés impressionne les civils, le front d’orient est enfoncé, l’empire ottoman est défait en Palestine, on change pour la troisième fois de chancelier en un an ; la fuite en avant est inimaginable pour qui connaît la tradition militaire prussienne. Les chefs militaires d’état-major, Hindenburg et Ludendorff, exigent le 30 septembre du pouvoir civil une demande immédiate d’armistice.

Castelnau et De Gaulle, une même analyse

De Castelnau, comme de Gaulle, a vécu cette déliquescence de l’Allemagne militaire, politique, sociale, administrative qui se brise tout d’un coup. Devant tous les éléments négatifs, mortifères de la situation politique, De Castelnau s’engage en politique car l’exemple allemand fait horreur à notre Général. Il ne veut pas de ça pour la France. C’est pour cela qu’il lancera une fédération nationale catholique ; ce n’est pas un parti mais un axe de rassemblement. L’immense faiblesse de l’Allemagne pèse très lourd dans sa réflexion : « Jamais de ça en France pour lui éviter de sombrer dans une défaite honteuse ». Il voit les dangers de nouvelles idéologies incarnées par Hitler et accessoirement par Mussolini.  C’est ce qui l’amènera à prendre ses distances avec la Fédération Nationale Catholique tout en s’opposant à la révolution nationale de Pétain. Au vu de ce qu’il a constaté en Allemagne en 14-18, il sait l’importance de l’armement moral d’un pays. Pour l’illustration de cette réflexion, il prend l’attache de Mgr Saliège, mainteneur de l’Académie depuis 1932 et archevêque de Toulouse. Son appui logistique à la résistance va jusqu’à participer à des réseaux d’évasion. Il faut de la hauteur et de la grandeur d’esprit pour vivre cette période. Charles d’Aragon, responsable pour le Tarn du mouvement Combat, écrira à propos de Castelnau : « Plus vieux que Pétain, le vainqueur du Grand Courroné l’emportait sur son cadet de Verdun par la verdeur, l’intransigeance et la lucidité. Il n’acceptait ni la défaite ni les humiliations savourées ».Ces longues lignes sur la situation politique et sociale de l’Allemagne pendant la guerre de 14-18 doivent sembler un peu hors sujet au lecteur de cet article. Je me dois de les justifier pour mieux comprendre de Castelnau. Chacun connaît la guerre qu’il a conduite où dès le début il sait préparer les verrous de Charmes et du Grand Couronné près de Nancy. Si d’aventure les troupes allemandes avaient fait une percée dans cette zone de la Lorraine, c’est une immense plaine qui les attendait jusqu’à Paris. Mais de Castelnau n’était que le stratège qui contribua à la victoire. De Castelnau était à la différence de certains officiers de haut rang très soucieux de ses soldats. Profondément humain, à aucun moment il ne pourrait recevoir l’intitulé de « boucher » comme d’autres pour lesquels les offensives à outrance ne tenaient aucun compte des vies de ces jeunes soldats.

Castelnau, le politique

Car il savait qu’une guerre ne se gagne qu’avec l’appui de la nation. Il savait ce qui se passait dans les profondeurs du peuple allemand, c’est ce qui permet d’imaginer qu’après la guerre il s’engagea dans la vie politique pour, comme il le dit dans sa déclaration de candidature « s’acquitter de la dette impérissable que nous autres, les chefs, nous avons contractée vis-à-vis de ceux que nous eûmes l’honneur de commander ».Depuis quelques années, des politologues de renom (comme René Rémond) se penchent sur de Castelnau comme politique. Ils découvrent le remarquable travail parlementaire qu’il a accompli. Sa préoccupation principale a été de créer des liens avec d’éminents hommes politiques dont on pourrait imaginer qu’ils étaient très loin de la pensée de de Castelnau. Oh! surprise, on découvre une relation avec Georges Mandel. Ensemble, dès 1920, ils réfléchissent à une plateforme politique. Il existe une ressemblance par-delà les décennies entre l’action nationale républicaine qu’il crée et le RPF lancé dès 1947 par le général de Gaulle. Cette hypothèse se voit confirmée par l’analyse que de Gaulle fait de la guerre 14-18, tant sur le plan militaire que politique. Elle ressemble à celle que de Castelnau fait de son côté en proposant pour sa part une plateforme que de Gaulle appellera plus tard un rassemblement. D’ailleurs un lien s’établira entre les deux hommes, grâce au rédacteur en chef de l’Echo de Paris, André Pironneau, ancien collaborateur parlementaire de Castelnau. Il a une tribune régulière dans ce journal. Ce rédacteur en chef, fin connaisseur de l’organisation militaire grâce à ses contacts étroits avec de Gaulle va écrire toute une série d’articles où il est question de la motorisation et la professionnalisation de l’armée. De Gaulle, on le sait, ne se trouve pas à Londres en 1940 par hasard. Il est sous-secrétaire d’Etat à la guerre et le Président du Conseil, Paul Raynaud, le charge d’une mission très personnelle auprès de Churchill pour fonder les bases d’un rapprochement quasi fusionnel avec l’Angleterre. De Castelnau de son côté, et en pleine cohérence, qui refuse aussi l’armistice et souhaite poursuivre la guerre dans l’empire, va jusqu’à accepter la position anglaise à Mers el-Kébir. De Castelnau entend l’appel du 18 juin et assume que de Gaulle est dans le vrai. Son adhésion à la Résistance est totale, comme le prouve le témoignage de Charles d’Aragon, chef du réseau Combat dans le Tarn. Il cache des armes dans sa propriété. Son grand âge l’empêche d’en faire plus mais il encouragera un de ses petits-fils à partir au Sud pour mener le combat. Un autre descendant, aidé par de Castelnau, partira à son tour en Espagne. Un sera tué en franchissant le Rhin en 1945. Gérald fut grièvement blessé. Ainsi de Castelnau fut de tous les combats, aussi bien militaires que civils et politiques. Il savait où, quand et comment livrer bataille, sachant l’état de l’ennemi. Il se jeta dans la bataille politique pour éviter une humiliation et une défaite à la France. Si les intrigues l’empêchèrent d’être nommé Maréchal, le cœur de Français n’était pas dupe et chacun pensa qu’en fait de Castelnau était bien plus que Maréchal, il était simplement un grand vainqueur pour la France.

Jacques GODFRAIN